Les moments les plus critiques : les changements périphériques

Que vous soyez le parfait jumeau de votre conjoint ou que votre union soit le fruit de différences complémentaires, si vous vivez ensemble, si vous vous aimez, c’est que vous êtes sur la même longueur d’onde.

A moins que vous n’ayez été unis sous la contrainte, ce qui est regrettable mais heureusement assez rare sous nos latitudes, à moins que vous ne soyez avec lui ou elle pour de l’argent, ou tout autre motif sordide qui mériterait une saga de l’été sur TF1, vous vous êtes choisis parce que ça sonnait juste (ou que ça sonnait creux) quand vous frottiez vos petites têtes et vos petits corps. C’est le postulat de base, la pierre d’angle qui fait que vous deux ne faites qu’un.

Vous vous captez très bien l’un et l’autre, jusqu’au moment où quelque chose change. Parfois, votre chaîne hi-fi ou votre radio réveil ne captent plus France Inter parce que la femme de ménage a malencontreusement appuyé sur un bouton en faisant la poussière.

Vous voilà perplexe, face au débit très british de la BBC World Service, ou aux incantations gutturales de la Deutsche Welle.

Pour votre conjoint, c’est pareil, quelqu’un touche un bouton, et il devient un autre. On lui fait la poussière, et il a le casque à pointe qui pousse.

Les événements qui font bouger le tuner des amoureux sont, on l’a vu, liés aux grands tournants de la vie. Mais la conjoncture vient aussi miner les fortifications d’Ariane et Alain, les lignes Maginot de Franck et Béa. La conjoncture, c’est par exemple un nouveau travail.

Le changement de job et les périodes de suractivité professionnelle

Ça faisait longtemps que votre boulot d’assistant nettoyeur de balais aux Assurances Toufrix vous tapait sur le système. Vous vous sentiez sur une voie de garage. L’impression à 35 ans de ne rien avoir fait de votre vie, à part des déclarations de sinistres. Tout un symbole.

Cet ami qui vous a proposé de diriger une sandwicherie franchisée Pomme de pin est intervenu tel un sauveur. Enfin, vous deveniez manager, à la tête d’une escouade de petits mirlitons en contrats de qualif’, qui beurrent des tartines et font décongeler des tartelettes. Seulement voilà, pour que votre petite entreprise ne connaisse pas la crise, il faut mettre les bouchées doubles. Etre le premier arrivé, et le dernier parti. Inspecter chaque recoin des toilettes, vous cogner les problèmes de caisse, de respect de la charte graphique de la chaîne, de surveillance des normes d’hygiène et de sécurité. Pas du tout rebuté par ces tâches parfois ingrates, vous jubilez. Vous êtes enfin un Chef.

Sauf que quand vous rentrez au bercail, dans le très bref créneau où vous apercevez encore votre bien aimée, tout ce que vous voulez, c’est décompresser. Et comme vous êtes à fond dedans, c’est quasiment impossible. Alors vous essayez d’intéresser l’autre à vos problèmes d’extincteur qui manque ou de terminal de cuisson qui vous donne deux degrés de trop. S’il est bien élevé, votre conjoint va faire mine une ou deux fois de s’intéresser, puis très vite vous la jouera autiste. Pour lui, non seulement vous avez déserté la maison, mais en plus, vous êtes devenu quelqu’un de fatiguant, obsédé par son travail et ses problèmes inintéressants. Il en viendrait presque à regretter la joyeuse époque où votre job vous poussait à deux doigts de la dépression, mais où au moins, tout ce qui vous intéressait en rentrant à la maison, c’était le bulletin de notes du petit, et le score du match PSG-OM.

Devant ce manque d’intérêt pour vos nouvelles préoccupations, vous êtes déçu, désemparé. Vous ne comprenez pas comment on peut à tel point se moquer de ces enjeux qui sont devenus pour un temps l’alpha et l’oméga de votre existence. Vous tueriez pour que le réparateur de caisse enregistreuse passe demain avant l’ouverture, vous feriez don de votre corps à la science s’il existait un moyen d’avoir un réassort de friands au fromage avant le week-end de la pentecôte. Elle ne participe pas à mes soucis, c’est la trahison vous dites-vous.

Alors que Nadia, la beurette « beurreuse » de tartines, du haut de ses 22 ans, les enjeux de la restauration rapide, elle est en plein dedans, elle. Jolie, ambitieuse, dévouée malgré son maigre salaire, elle est prête à tout pour devenir shop manager de la Pomme de pin Inc. Touché par tant d’entrain, vous vous mettez à écouter ses conseils, à la retenir après le service, à partager vos visions philosophiques sur la couleur des pailles ou la taille des gobelets. Vos affinités avec Nadia sont évidentes, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, vous voilà en train de la butiner contre le frigo à boissons fraîches. Le rideau de fer descend lentement, vos tabliers uniformes atterrissent délicatement sur le sol luisant d’une toute récente onction de désinfectant industriel.

Mesdames et Messieurs, quand votre conjoint change de job, soyez tolérants, et intéressez-vous à tout. Dans la restauration comme dans tous les domaines, un entrain peut en cacher un autre.

Les frustrés

Lorsqu’ils évoquent leur vie sexuelle actuelle, 29 % des Français souhaiteraient des rapports plus fréquents (35 % des hommes contre seulement 23 % des femmes), 17 % aimeraient davantage de désir de la part de leur partenaire, 16% se disent prêts à essayer un site de rencontre en ligne et 15 % apprécieraient des ébats de meilleure qualité.

Source : sondage IPSOS/Figaro Magazine, 2000

L’existence d’amis dans des situations identiques

Vous souvenez-vous de l’été 86 ? Certains jouaient de la guitare sur la plage, alors que les gendarmes surgissaient au milieu de la nuit, la torche au poing, emmenés par les parents des intéressés, qui les croyaient disparus à tout jamais, victimes de la traite des blanches. D’autres tiraient sur leur premier joint, avec un sentiment d’interdit, comme si c’était un shoot d’héroïne. D’autres encore, reclus dans leur chambre, recopiaient les paroles de Sultans of Swingde Dire Straits, en enregistrant des compils sur des cassettes audio au son approximatif. Il y avait aussi ceux qui regardaient Canal + en crypté, à travers une passoire. Ou ceux qui s’habillaient tout en noir, ongles inclus, pour ressembler à Robert Smith, le chanteur du groupe The Cure.

La droite venait de revenir, ce qui permettra à Louis Pauwels de s’inquiéter dans les colonnes du Figaro Magazine du « sida mental » qui aurait terrassé la jeunesse, aussi efficacement que les voltigeurs motocyclistes terrasseront le jeune Malik Oussekine en marge d’une manifestation d’étudiants. Malheureusement, le sida n’était pas que mental. Ceux qui découvraient les délices de la chair avec cette correspondante espagnole pas farouche découvraient par la même occasion les délices du préservatif. La seconde moitié des années quatre-vingt était venue mettre une bonne couche de latex entre nous et notre avenir.

Mais notre point commun à tous, lors de ces moments qui ont fait de nous ce que nous sommes devenus, c’est que nous étions avec Bamo (ou Caroline ou Eric, ou Marie, appe- lez-le comme vous voulez). Bruno, c’est le meilleur copain, rencontré au CM2, avec lequel vous avez partagé toutes vos premières fois. Copain de collège, de fac, de club de vacances, ou ancien collègue, c’est un ami qui vous ressemble. Vous avez les mêmes goûts, les mêmes aspirations. Ce sont les mêmes choses qui vous font rire et pleurer. Parfois, vous vous dites que vous pourriez presque l’épouser, si vous n’étiez du même sexe. Heureux les gays qui peuvent s’unir avec leur meilleur ami, sans se soucier du qu’en-dira-t-on.

Quand votre femme est tombée enceinte, Bruno s’est vu mettre la pression par sa moitié pour vous rattraper. Quand il a acheté son appartement, vous vous êtes demandé comment vous pourriez faire vous aussi pour acquérir un bien. Lorsqu’il a fini par accepter de se marier, vous vous êtes dit que, bien que fervent militant du « le mariage, moi, jamais », si Bruno le faisait, c’est que ça ne devait pas être si terrible.

Ami-ami

36 % des personnes interrogées reconnaissent avoir fantasmé sur le partenaire de leur meilleur ami.

Source : Durex Sex Survey, 2002

Alors quand Bruno, votre modèle, celui grâce auquel vous fumez des cigarettes légères, vous portez des chaussures bateau et vous êtes finalement devenu fan de Jonasz, vous annonce en catimini qu’il a une liaison, votre monde s’écroule. Comment lui, l’époux parfait, le père hors nonnes, a-t-il cédé à cette tentation qui nous menace tous ? Dans un premier temps, vous le tancez, vous le jugez. Non seulement il trahit sa femme, mais c’est aussi vous qu’il trahit. La confiance que vous aviez en lui, et surtout l’admiration sans borne.

Mais soyons lucides. Si votre admiration pour sa droiture et son abnégation vis-à-vis des périls extérieurs vous a momentanément quitté, derrière votre rancœur se cache une autre forme d’admiration. Parce que le Bruno, avec ses dorénavant réglementaires quatre orgasmes par jour, c’est pas que vous l’enviez mais presque. Vous avez beau vous dire qu’une femme comme la vôtre, qui accepte vaguement de se coucher nue sous vous une fois par semaine parce que ça se fait, vous met moins la pression qu’une tigresse qui inventorie vos saillies comme un taulard cochant sur le mur de sa cellule les jours avant la « quille », il reste que le sourire banane qu’arbore Bruno depuis quelques semaines ferait le plus grand bien à votre mine décomposée.

Une fois débarrassé de votre jugement moralisateur, et de vos préjugés sans ambition, vous voilà en quête, vous aussi, de votre part de bagatelle. Finalement, une fois encore, si Bruno l’a fait, ça ne doit pas être insurmontable. Bruno dépoussière votre technique de drague, il vous rencarde sur les trucs à faire pour éviter de se faire prendre la main dans le string, il vous donne ses plans d’hôtels discrets et pas cher, vous partagez vos états d’âme et vos faits d’armes.

Attention, le temps que vous ayez imité Bruno, il sera peut-être déjà en train de brûler dans les flammes de l’enfer. Sa petite histoire parallèle sera redevenue banale. Sa vie officielle se disloquera à cause d’une trop grande implication dans sa vie officieuse. Et vous, vous l’aurez suivi une fois de plus. Votre éclaireur vous aura illuminé ou plongé dans le noir. Dans l’amitié comme dans la mode, suivre un modèle, ce n’est pas forcément faire preuve d’originalité, c’est juste un moyen de se sentir moins seul face au regard des autres.

« Faire l’amour passe le temps, et le temps fait passer l’amour. » Pierre Doris, humoriste

On pourrait même poursuivre l’analogie (vous aurez compris que nous aimons bien les analogies), en écrivant que l’adultère entre amis, c’est un peu comme un achat d’impulsion. Vous regardez une vitrine de mules fuschia ou de home cinéma. L’un de vous deux dégaine sa carte bleue et, tout à coup, c’est l’escalade. On s’emballe, en oubliant le coût ou le caractère peu discret de l’accessoire que l’on acquiert. Faire des bêtises à deux, c’est s’entraîner; se motiver, se légitimer l’un l’autre. Une démarche jubilatoire bien que risquée. Gare au retour à la maison ! Veillez à ne pas vous retrouver, après cette aventure que vous commencez à deux, seul, tout seul.