Les moments les plus critiques : l’éloignement

Nos aïeux savaient faire la fête, eux

Il y a vingt ans, quand les femmes portaient des pulls angoras avec des manches chauve-souris et les hommes des T- shirts noirs sous leurs costumes gris anthracite Super-100, dès que les neurones menaçaient d’afficher un encéphalogramme plat, on partait en séminaire.

C’était la joyeuse époque des fêtes à tout bout de champ. On se faisait sauter la tête avec des trucs fous, d’avant l’invention du Mojito et de la Caïpirina, comme un bon vieux Gin’tonic, voire un Bacardi-Coke. La cocaïne privait d’odorat une génération complète de winners, et proposer une partie fine à son assistante ne vous envoyait pas encore dix ans derrière les barreaux pour harcèlement.

Maroc, Tunisie, île Maurice, Seychelles, Courchevel… été comme hiver il fallait partir en séminaire. Cohésion du groupe (tout le monde forniquait avec tout le monde), création de valeurs communes (partage de la même paille pour sniffer), découverte de nouveaux horizons (essai de la sodomie ou du sado-masochisme pour certains)… en débridant les énergies de leurs employés, ces séjours devaient permettre aux entreprises d’enfoncer la concurrence.

Les privilégiés qui profitent de séminaires à l’ancienne sont maintenant de plus en plus rares, mais ils existent encore. Juste un exemple issu d’un milieu que nous connaissons bien, pour que nous bavions ensemble : janvier 2002, Case production, la société d’Arthur, l’animateur télé, emmène en séminaire de cinq jours en Guadeloupe ses… 250 employés. Au programme, rien que de la détente, avec fête non-stop, open bar, buffets de langoustes et jet ski à gogo.

Mais quelques dérapages notoires ainsi que les crises économiques successives ont mis globalement fin à cette époque bénie. Désormais, quand on part en séminaire, mieux vaut prendre son ordinateur portable que son string fluo, son modem que la boîte familiale de Durex. Plus rare, donc, le séminaire reste un must néanmoins en terme d’infidélité.

Alors comment ça se passe exactement ? (c’est pour un ami qui veut savoir… )

La scène se déroule au bar d’un hôtel moderne d’un quartier moderne, d’une ville moderne, spécialement conçu pour accueillir les congrès. Le collègue auquel vous n’aviez jamais vraiment prêté attention est devenu en quatre jours d’ennuyeuses conférences sur les conséquences de la réforme gouvernementale de l’archéologie votre meilleur ami, et vous vous retrouvez comme chaque soir autour d’un cocktail Terminator. Au cinéma, il n’y a que 3 Terminator. Là, c’est votre septième.

Vous vous sentez léger, loin, très loin des vieilles pierres. Vous êtes plutôt dans le trip David Lodge, cet auteur anglais qui décrit dans ses livres des universitaires qui s’adonnent à longueur de congrès à des parties de jambes en l’air avec des partenaires aussi brillantissimes qu’illégitimes.

C’est le dernier jour, demain, chacun rentre chez soi, la bulle spatio-temporelle prend fin, la vie réelle reprend ses droits. À la descente du train, votre mari génial et vos enfants formidables vous feront un accueil d’enfer. Une vie idyllique, avec son cocktail équilibré de grandes envolées et de petits renoncements. Moins grisant que le Terminator.

Alors, malgré les néons et l’environnement insipide, vous sentez monter en vous l’envie de vous abandonner, goûter à un fruit défendu, vous carapacer dans cette bulle qui n’existe que dans votre tête. Les lèvres se frôlent, votre liaison commence. CNRS rime enfin avec fesse. Vous êtes très mal barré.

Dans quelques heures, vous allez goûter aux charmes des rafales de SMS qu’on s’envoie en cachette, des rencontres fugaces, des négociations sordides avec les patrons d’hôtels pour une utilisation à l’après-midi. La distance a fait de vous un couple adultère.

« Les maris sont comme le feu, ils s’éteignent si on ne s’en occupe pas. » Zsa Zsa Gabor, comédienne

Loin du cœur, loin des yeux

La distance entraîne bien des couples loin du schéma sédentaire qui veut que « quand nous sommes tous les deux, nous n’avons besoin de personne ». Cette distance peut d’abord être intellectuelle, parce que vous avez l’impression que votre conjoint ne vous comprend plus, ou parce que vos centres d’intérêt ont divergé. Vous vous engueulez constamment, ou au contraire, vous n’avez plus rien à vous dire.

Peut-être ne vous reconnaissez-vous pas là, et avez-vous l’impression d’une harmonie parfaite à la maison. Néanmoins, vous vous êtes organisé des activités sociales, artistiques, sportives, culturelles, seul, sans l’autre. Pourquoi en effet passerait-il son brevet de plongée alors qu’il déteste mettre la tête sous l’eau ? Qu’irait-il faire dans un cours d’art lyrique, lui qui n’écoute que du rock hardcore ? Quel intérêt trouverait- il dans les palabres hebdomadaires de votre section sur la rénovation du parti, lui qui n’est plus inscrit sur les listes électorales depuis la parution dans Paris Match des photos de l’hôtel de Chirac à l’île Maurice ?

L’acte innocent qui consiste à s’impliquer dans une activité sociale sous couvert d’épanouissement personnel peut en réalité représenter le premier engrenage de la machine adultère. Vous rencontrez des gens nouveaux. Vous créez un centre d’intérêt dans lequel votre conjoint n’est pas impliqué. Très vite, vous découvrez qu’il est plus agréable de débriefer le cours de secourisme avec l’inconnu à qui vous venez de faire du bouche à bouche, qu’avec Bernard, qui ne comprend ni votre côté boy scout, ni l’intérêt d’aller se rouler par terre sur du lino limite cracra un vendredi de 19 heures à minuit, alors que sauver les gens, les pompiers font ça très bien.

L’adultère est un plat qui se mange loin

Second cas de figure : l’éloignement géographique. Le congrès, la foire, la tournée commerciale, le reportage, le colloque, la mission d’exploration ou de conseil. On est hors de portée, et voilà ce qui se passe.

Scénario A : l’enamouré

Vous détestez les colloques, ces pseudo-événements où on parle pour ne rien dire, en annonçant des choses que tout le monde sait déjà. Vous détestez tout dans le colloque, le voyage en groupe façon équipe de rugby, les hôtels sans âme dans lesquels on vous parque, les collègues qui vous prennent pour leurs amis, les animations alors que vous êtes là pour bosser.

Vous appelez votre moitié sans arrêt, parce que vous vous ennuyez, parce qu’elle vous manque, et ce, malgré le coût élevé des communications longue distance. Vous discutez de tout et de rien pour vous échapper et faire comme si vous étiez auprès d’elle. Malheureusement, vous êtes loin, et vous ne pouvez rien faire à propos de cette bouteille de Coca renversée devant le frigo par le petit. Vous ne pouvez pas non plus aller le chercher à la sortie de l’école le jour du cours de danse de sa mère. Vous êtes parti, ce qui est considéré par votre femme à moitié comme une servitude professionnelle, à moitié comme une trahison. Car on a beau dire, ces colloques, c’est un peu des vacances. Qu’ils se déroulent dans une ville thermale ou à la Martinique, difficile d’affirmer sans ciller qu’on ne s’y est pas amusé, entre une descente en rafting et une soirée années 80. Ça doit être de la faute des gens des services communication, obsédés par l’idée de rendre ces occasions festives pour motiver les travailleurs. Madame a l’impression que vous faites la fête pendant qu’elle a les deux pieds collés dans le soda aux extraits végétaux, elle vous fait sentir son courroux, vous trouvez ça injuste, et vous voilà à point.

À point pour la rencontre, avec cette consœur qui est en tous points dans la même situation que vous. Elle aussi s’ennuie à mourir, elle aussi a eu quelques conversations tendues avec sa moitié, que vous avez surprises sans le vouloir. Vous êtes deux êtres mal aimés unis dans leur malheur, qui recherchent un peu d’amour et de chaleur humaine. Vous vous dites que l’autre l’a bien mérité, et qu’offrir de la tendresse en échange de considération, ça ne mérite pas la peine capitale. Vous pensiez que vous étiez la dernière personne à laquelle ce genre de chose pouvait arriver, et pourtant, vous voilà pris dans les filets de l’infidélité.

Scénario B : le cynique

Celui-là a prémédité son coup. Et ce n’est pas la première fois qu’il s’apprête à commettre ce forfait. Habitué des alliances que l’on remise pour quelques jours dans son portefeuille, à côté de la photo de la famille idéale, des préservatifs qu’on se procure dans les toilettes de l’aéroport, des sprays pour l’haleine fraîche et des derniers verres au coin de la piscine.

« Une alliance ne protège qu’un seul doigt. » Groucho Marx, comédien

Notre individu sait qu’il est là pour jouer. Il sait aussi qu’il ne sera pas seul à rechercher ce type d’aventure. Des hommes et des femmes, qui connaissent la règle du jeu. On est loin de chez soi, le contact est rare et difficile, on est censé être enseveli sous le boulot, et pourtant, entre deux présentations de l’équipe commerciale, au déjeuner, au dîner, et après les séances de travail, un océan de temps libre s’offre à eux pour aller s’envoyer en l’air aux frais de la princesse. Il n’y a pas de question, on fait mine de ne pas s’impliquer émotionnellement. Tout juste se jettera-t-on une petite œillade quand on se recroisera au coin d’une photocopieuse. C’est propre, hygiénique, sans bavure. Tout le monde sait à quoi s’attendre, et on rentre au bercail soulagé par cette bouffée d’air frais qui fait aborder une vie quotidienne plus plan d’un meilleur pied. Malheureusement, le cynique est victime d’un phénomène d’accoutumance. Aussi est-il taraudé par une question lancinante : le séminaire, quand est-ce que j’y repars ?